Danilo Danco Manovic
PARIS
Me voilà au bord de la Seine
isolé du ciel
de nos trottoirs troués
me sentant drôle et différent
et triant ce qui a été dit
sur l'Europe la putain
dont j'évoque la mère en tant que telle
mes dires et mes peines
ne les intéressant pas trop
je m'en vais à Pigalle
me croyant mieux compris
par ces tendres, peut-être vierges rues
mon compatriote, ne me demande pas
dans quel sillon j'ai chevauché
d'une blonde telle quelle Monique
que je visitais souvent
me sentant capable de bâtir d'autres encore
Trottoirs de Paris∗
* Garry Moor: "Parisian Walkways"
PERLES
Départi de mon âme
trop longtemps au bar je suis assis.
(Du côté faux.)
Pas jeune, mais n'appartenant pas à la vieillesse,
je souhaite aller de pair
avec mon âge.
Ceci est le bateau qui ne navigue pas.
Le carrousel!
(Qui n'est rien, comparé au vertige dû à toi.)
Les meilleures chansons d'amour serbes et les chants
naissaient et disparaissaient dans les bistrots.
Tu n'es pas faite pour être femme à quiconque.
Alors, j'attends. J'attends
que tu viennes avec mon collier.
Qu'il se dissipe sous mes baisers,
et que les meilleures perles roulent
dans les recoins du bistrot où l'on ne balaie pas.
Une certaine toile
Je ne m'y connais presque pas en peinture. Il se peut que cela ressemble à la fameuse déclaration de Socrate sur les connaissances humaines, mais il m'arrive franchement qu'une toile me casse en deux, qu'elle mette en question ce que je savais ou croyais savoir, qu'elle me laisse bouche bée, sans parole, qu'elle trouble toutes mes connaissances et jugements, pour ne laisser place qu'aux données factorielles sur les peintres, les courants et les toiles, ce qui n'est qu'une pauvre, exiguë et fade encyclopédie qui ne signifie pas grand' chose car il n'y a pas d'émotions, rien de neuf ou d'excitant.
Je vis pour la première fois une galerie de tableaux environ ce temps où je
devais rentrer en école primaire. J'avais, donc, près de sept ans. Mes parents
devant partir on ne sait pas où, ma garde était confiée à un cousin lointain. Il était étudiant. Il avait les cheveux légèrement ondulants (juste le temps où l'on
commençait à les laisser être plus longs), les sourcils quelque peu prononcés, et il portait des chemises terriblement chamarrées pour lesquelles mon père disait qu'elles étaient féminisées. Néanmoins, je souhaitais lui ressembler, une fois que j'aurai grandi. C'est lui, donc, qui me prit avec lui dans une galerie ou un musée, mes souvenirs ne sont plus exacts, où apparut une jeune et belle fille.
Conservatrice, probablement ou dans le genre. En ce temps là, les jupes courtes
étaient à la mode. Cela paraîtra peut-être étonnant parce que j'étais petit, mais elles me plaisaient beaucoup et attiraient mon regard. Ce qui faisait naître dans ma tête et du côté estomac une sensation étrange, un trouble que je ne compris entièrement que beaucoup plus tard.
Elle tourne, cette fille, autour de mon cousin, fait risette sans cesse, à moi
elle me caresse les cheveux, me pince les joues et m'offre des morceaux de
chocolat en papier argenté. A un moment donné, ils me dirent d'une voix unanime:
- Fais le tour de ces tableaux. Nous, on va voir l'office. Nous allons vite
retourner.
Soudain, je me trouvai tout seul dans ce vaste espace. Leurs pas
résolus résonnaient encore dans ma tête, bien qu'ils fussent déjà dans l'office. J'eus comme un grain de soupçon qu'il s'agît là de la chose, quoique je ne susse en effet ce que la chose représentât. Voilà qu'au lieu de la chose il me restaient des tableaux.
Je me trouvais dans un autre monde. Les gens de toute sorte, les villes, les
paysages, les animaux, une variété de couleurs et de lignes défilaient devant moi. J'oubliais l'existence du fut sal, de mes amis barbouillés de confiture, de la ceinture de mon père... J'oubliais la chose, mon cousin et sa petite amie. Et là je tombe sur un grand tableau représentant un homme âgé. Tout le tableaux en couches sombre, avec de véritables yeux qui scrutaient du dedans de leurs orbites. A se glacer d'effroi, à ne pas croire. Les yeux du vieillard étaient vifs et me regardaient avec tristesse. (Peut-être parce que j'étais beaucoup plus jeune). Je vis leurs éclat. Dans le fond, il me semblait qu'il allait fondre en larmes, et j'essayais en vain de m'étier et de les essuyer.
C'est alors qu'accourut la galeriste enjouée, s'accroupit à côté de moi et se
mit à m'embrasser. (Si elle avait été ma petite amie à moi, je ne lui aurais pas
permis d'embrasser un autre). Il me semblait que ses cheveux répandaient une odeur de tilleul. Je pointe mon doigt sur le tableau et je dis: Cet homme..., mais elle prit mon bras tendu comme si elle ne m'entendait pas, me ramena à mon cousin et s'en fut en courant. Elle chantait.
Voilà, ce sont ces yeux là qui m'ont attiré vers la peinture. Dès mon âge
nubile, je commençais à faire le tour des expositions et des vernissages. Où que j'allasse, la première chose que je fisse, selon une habitude que j'avais déjà acquise, c'était de visiter les galeries et les musées. Je ne sais pas si je le faisais en y cherchant la belle galeriste, les yeux vifs ou quelques-uns de mes tableaux. Et c'est comme ça que je fis connaissance avec un peintre, un peintre nomade. C'est sous sa tente que je vis un tableau d'un paysage peu commun. Le peintre m'expliqua que c'était de là qu'ils venaient tous, et que chaque fois avant de partir
pour une nouvelle destination il peignait ce même paysage vu de sa tente
et le prenait avec lui jusqu'à l'arrêt prochain pour l'y contempler, ce qui lui donnait l'illusion de ne s'être jamais déplacé – de vivre toujours là où il avait vécu auparavant. Il ne semblait jamais vivre là où il se trouvait! Un paysage succédait à l'autre sur la toile, et ainsi de suite. Les souvenirs gisaient sous les couches de couleurs. Le tableau est trompeur! Ce qui me décida de n'aller plus jamais dans une galerie ou un musée, car le tableau n'était pas ce qu'il était.
Il vint un temps alors où les guerres nous firent l'honneur ou bien
commencèrent-elles seulement, ou bien ne faisaient-elles que se donner suite, car elles sont, par malheur, plus fréquentes et plus habituelles ici que les événements agréables. Je me sentais déçu, pusillanime, ce qui poussa un ami, probablement pour me distraire, ne serait-ce que pour un temps, de me prendre avec lui, presque en force, pour un vernissage. Il y eut, en effet, beaucoup de monde, probablement des gens désireux de belles choses. Mais voilà que celui qui inaugurait l'exposition, insuffisamment approché au micro et pressé contre le peintre, commence de la façon suivante:
- Je ne m'y connais presque pas en peinture.
Silence. Echange de regards. Je pense: d'où tient-il ma phrase à moi? L'on
s'aperçoit que son corps tremble légèrement, mais il continue:
- Je ne veux pas que vous pensiez que je suis en train de faire du scandale et
d'attirer votre attention sur moi, mais je me dois de vous raconter quelque chose. Il y a longtemps, dans une tribu nomade, j'ai fait connaissance d'un peintre. Il vivait une vie nomade, mais il n'avait pas âme à cela. Avant de changer l'emplacement du camp, il peignait chaque fois le paysage qu'il voyait du dedans de sa tente, le pendait ensuite dans sa tente lors du prochain campement, se donnant ainsi l'illusion de ne changer aussi souvent de logement. Il créait l'illusion et la
perpétuait. Mais finalement il rassembla son courage, se sépara de sa tribu, se fit
construire une maison et pour la première fois il se mit à peindre les
paysages dans lesquels il vivait et qu'il ne quittait plus. Il était heureux.
Mais comme les contes aux fins heureuses appartiennent au plus-queparfait,
une nouvelle guerre commença et le chassa des lieux où il s'était retrouvé
avec ses couleurs. Les autres avaient pris leur strict minimum et s'étaient enfuis.
Lui s'encombra de tableaux. Et le voilà – devant nous. Le passé est de nouveau sur les toiles. Et que est-ce qu'une toile maintenant? Que est-ce que sont les yeux? Voilà pourquoi je ne m'y connais du tout en peinture. (Le conférencier se tut. Puis, regardant indéfiniment devant soi, il reprit à voix basse.) Nos n'avons jamais cessé d'être nomades, de vivre éternellement une vie passée. Et je me demande: voler vers la toile ou s'envoler de là?!
Moi, je sens mon estomac retourner. Le malheureux peintre a baissé la tête
– j'ai l'impression qu'il se serait volontairement enfui. Un couple à côté de moi
s'embrasse. Ceux qui attendent le drink sont le plus à l'aise. C'est alors retentit
l'applaudissement – le compagnon indomptable de toutes les pratiques humaines.
Traduit du serbe par
Djordje Dimitrijevic